Ethique des Affaires Inspirée de la Pensée d’Hannah Arendt

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Hervé Dumez, Directeur de Recherche au CNRS, revisite la philosophie morale par une étude de la pensée d'Hannah Arendt [1], philosophe allemande qui a longuement analysé le nazisme, les régimes totalitaires [2]  et les questions morales [3].

Il pourrait sembler audacieux de faire le rapprochement entre les théories d’Hannah Arendt sur ses considérations morales relatives aux régimes totalitaires et l’éthique d’entreprise. Et pourtant, les fondements mêmes de ses conclusions prêtent à l’interrogation – si ce n’est l’approbation – quant à la pertinence des comparaisons qui peuvent être opérées.

Hannah Arendt s’oppose à la loi morale telle que définie par Kant, universelle, confrontant le bien au mal et apportant un premier remède aux comportements immoraux par le rappel des règles éthiques.

Hannah Arendt observe ainsi autre chose :

« Son approche des questions morales repose sur quelques idées centrales : le mal n’a pas de profondeur, on y entre progressivement, les catégories et les mots jouent un rôle central et masquent le rapport à la règle. L’entrée dans le mal n’entraîne aucune crise de conscience. » [1]

Les frontières du mal ne seraient qu’à peine perceptibles parce que l’on y rentre progressivement et que l’esprit s’en arrangerait tant et si bien que de transgressions en transgressions successives,  l’esprit lui-même n’identifierait plus où se situeraient les limites admises par la morale et les définitions du bien. Hannah Arendt étudie ces phénomènes dans les situations extrêmes de régimes totalitaires par l’analyse de trois manifestations relatives aux : #1 catégorisations, #2 confusions entre les faits et l’opinion, #3 l’usage du langage.

#1 Catégorisation

Changer les cadres référents par l’introduction de nouvelles catégories trompe la pensée et voile les distinctions entre le bien et le mal. Pire, ce nouveau système de valeurs permet un glissement progressif vers l’abus, la transgression pouvant être admise par ces nouvelles catégories fallacieuses :

« L’invention de catégories, leur maniement, peut obscurcir profondément l’appréhension de la distinction entre le juste et l’injuste en même temps qu’elle prépare un glissement progressif en permettant que certaines actions soient possibles, parce que tombant sous l’effet de catégories nouvelles » [1]

#2 Suppression des frontières entre le fait, l’opinion et l’interprétation

Le fait se rapproche de la vérité. Hors, peu de scientifiques s’accordent sur l’existence même d’une seule et unique vérité tant elle passe par le filtre de multiples pensées :

« Les faits sont généralement matière à opinion, rendant les distinctions entre juste et injuste peu claires. Plus profondément encore, les vérités de fait se heurtent assez facilement au mensonge, particulièrement dans le monde de l’action » [1]

Dans une réflexion d’une actualité criante, Hannah Arendt souligne que le mensonge change lui aussi de paradigme, s’adaptant aux contraintes des temps modernes. En effet, le mensonge ne travestit plus la vérité cachée, mais il réinterprète une vérité connue de tous supprimant efficacement les frontières observables entre faits, pensées et interprétations.

#3 Le travail du langage

Le choix des mots, le maniement de l’euphémisme brouillent les esprits et rendent l’inacceptable moins intolérable.

Hannah Arendt explique que les nazis utilisaient ces procédés en remplaçant « tuerie » par « traitement spécial » ou « déportation » par « réinstallation », perturbant ainsi les repères de la morale.

Les automatismes induits par de nouvelles règles admises, lesquelles édulcorent le sens de l’action, ne créent aucune crise morale. Les prises de conscience sont soigneusement évitées et l’homme est manipulé à l’envi, redoutablement.

Ce qui est passionnant dans le raisonnement d’Hannah Arendt est son explication de ce qu’est l’attitude éthique. Selon elle, l’enseignement de règles serinées n’y fait rien, seuls le doute et le jugement qui révèlent une pensée propre, dégagée de toute manipulation dogmatique,  sont salvateurs :

« Ceux qui chérissent les valeurs et tiennent fermement aux normes et aux standards moraux ne sont pas fiables : nous savons désormais que les normes et les standards moraux peuvent changer en une nuit, et qu’il ne restera plus que la simple habitude de tenir fermement à quelque chose. Bien plus fiables sont ceux qui doutent et sont sceptiques, non parce que le scepticisme est bon et le doute salutaire, mais parce qu’ils servent à examiner les choses et à se former un avis. Les meilleurs de tous seront ceux qui savent seulement une chose : que, quoiqu’il se passe, tant que nous vivons, nous aurons à vivre avec nous-mêmes. » [4]

Le Monde de l’Entreprise

Hervé Dumez étudie prudemment l’applicabilité des théories d’Hannah Arendt au monde de l’entreprise, les actes immoraux étant « d’une gravité moindre et d’une nature différente parce qu’impliquant essentiellement le rapport à l’argent » [1].

Il n’en reste pas moins que l’abus d’automatismes s’agissant des mécanismes de pensée qui débouchent sur l’action y rencontreront les mêmes écueils. Les règles du groupe dans un univers ou l’urgence rajoute à la négation du doute ou de la prise de réflexion font du terrain de l’entreprise un espace particulièrement propice à toute forme de dérives comportementales. Les règles, bien qu’indispensables en premiers repères, ne sont pas un rempart absolu. L’individu  ne doit jamais cesser de développer son sens critique pour éviter les abus favorisés par le strict respect de processus aliénant la pensée. Il faudra donc accepter les paralysies sporadiques induites par ces espaces-temps critiques, indispensables à l’évitement du dérèglement éthique des comportements au sein de l’organisation :

« Ceci suppose la construction d’un espace dans lequel la critique redevient possible à partir d’une réflexion individuelle en marge du ronronnement des processus automatiques, sachant que ce moment critique est lui-même porteur de risque de paralysie, qu’il faudra surmonter » [1]

Références

[1] Hervé Dumez, « Essai sur la théorie morale de Hannah Arendt dans ses implications éventuelles pour l’éthique d’entreprise », 2006.

[2] Hannah Arendt, Origins of Totalitarianism, Édition : New (New York: Mariner Books, 1973).

[3] Hannah Arendt, Considérations morales : Précédé de Pour dire au revoir à Hannah, Édition : 6e éd (Paris: Rivages, 1996).

[4] Hannah Arendt, Jerome Kohn, et Jean-Luc Fidel, Responsabilité et jugement (Paris: Payot, 2009).

2 commentaires

  1. Merci pour l’analyse. J’ai lu pas mal de bouquins d’Hannah Arendt et c’est toujours inspirant. A mon tour de partager un article qui mêle philosophie et business avec un papier sur mon blog concernant Antonio Gramsci : mener la bataille culturelle pour gagner la bataille politique.
    Une tentative de décrypter la contemporanéité de la pensée de ce philosophe marxiste italien du début XXème et la manière dont ses principes inspirent beaucoup de communicants aujourd’hui, tant en entreprise que dans la sphère publique ou politique.
    http://lalutteellememe.blogspot.co.uk/2015/11/antonio-gramsci-mener-la-bataille.html
    Bonne lecture !

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